Pic pétrolier — un débat qui dépasse le domaine de l’économie

Mercredi 9 septembre 2009, par Normand Mousseau // Actualités

Dans un document intitulé « http://www.iedm.org/main/show_publi... et publié cette semaine par l’Institut économique de Montréal (IÉDM), Étienne Bernier affirme que les réserves de pétrole sont infinies et que le marché libre gérera fort bien tout seul la hausse des prix de l’énergie qui pourrait découler des coûts grandissants associés avec son extraction. Voilà qui devrait rassurer consommateurs et politiciens tout en renvoyant à la maison la légion d’alarmistes de plus en plus vocaux et dont je fais partie.

Malheureusement, et on l’a vu avec la crise financière actuelle, la réalité a la fâcheuse habitude de ne pas suivre à la lettre l’idéologie déconnectée de l’IÉDM. Considérons ici quelques-uns des arguments avancés par M. Bernier.

Pour l’économiste, l’exploitation du pétrole ne sera jamais aussi difficile que plusieurs le prévoient, car, pour cela, il faudrait que cette activité accapare une fraction significative de la main-d’oeuvre mondiale. On imagine déjà les millions de travailleurs déguisés en hommes-grenouilles, la pioche à la main pour aller extraire le pétrole des profondeurs océaniques. Voilà pourtant une vision surannée de l’économie ! En effet, le développement de l’activité économique n’est pas tant basé sur le nombre de travailleurs que sur notre capacité à asservir des quantités de plus en plus grandes d’énergie. Or, le pétrole cessera d’être rentable, comme source d’énergie, lorsqu’il faudra plus d’énergie pour l’extraire qu’il ne pourra en livrer. Le pétrole, comme source d’énergie, sera alors épuisé. M. Bernier affirme aussi, le plus sérieusement du monde, qu’il n’est nul besoin de comprendre quoi que ce soit à la géologie pour analyser le problème de la disponibilité des ressources pétrolières puisque celui-ci est avant tout une question économique. Ce qui lui permet de prédire qu’on ne manquera jamais de pétrole puisqu’il suffira, lorsque nous aurons épuisé toutes les ressources exploitables, de le fabriquer à partir du carbone, élément inépuisable dans notre environnement et recyclable à partir de la combustion même du pétrole, dans un cycle sans fin. Un minimum de physique ou de chimie lui aurait pourtant appris les lois de la thermodynamique. Celles-ci imposent qu’assembler les atomes de carbone en pétrole requiert plus d’énergie que celui-ci peut libérer à la combustion, ce qui fait que ce processus n’a absolument aucun intérêt d’un point de vue financier, énergétique ou écologique.

Un peu de compréhension du développement technologique permet aussi de montrer que l’argumentaire général du texte de l’IÉDM ne tient pas la route. En effet, celui-ci est construit sans aucune considération pour les coûts environnementaux ou sociaux des diverses technologies mentionnées, qu’il s’agisse de la fission nucléaire ou de la liquéfaction du charbon : « Pour produire autant de pétrole synthétique et non-polluant que voulu, il suffit d’y mettre les investissements et les efforts requis ». Or, la science et la technologie ne sont pas toutes puissantes. Le nucléaire continue de poser des problèmes environnementaux et sécuritaires encore mal maîtrisés, les techniques de captation de CO2 sont loin d’être au point et les sources d’énergie propre pour la fabrication d’un pétrole synthétique non-polluant manquent toujours à l’appel.

Le problème énergétique à l’heure actuelle n’est donc pas de savoir comment fabriquer du pétrole synthétique à partir du carbone — le processus est connu... et coûteux —, mais plutôt de savoir d’où proviendra l’énergie dont notre société à besoin pour assurer son développement et répondre aux besoins d’une population planétaire grandissante. L’étude des plus grands gisements pétrolifères de la planète par les analystes de l’Agence internationale de l’énergie montre que ceux-ci vieillissent rapidement et que les investissements colossaux nécessaires pour seulement remplacer leur production ne sont pas fait ce qui veut dire qu’à court terme, nous nous dirigeons vers une crise pétrolière permanente. En l’absence d’alternatives en service à pied levé, celle-ci renverra immanquablement la planète dans une nouvelle récession à peine sortie de la crise financière actuelle.

Face à une telle crise, la réaction du marché sera de se tourner vers le charbon, encore plus polluant que le pétrole, mais nécessitant une infrastructure relativement légère pour sa transformation. En comparaison, les énergies renouvelables exigent des dépenses considérables à l’entrée, avec un amortissement étalé sur de longues périodes. Or, ces jours-ci, le capital se montre incapable de résister aux bénéfices à court terme, sans égard pour les coûts sociaux et environnementaux à long terme de ces choix.

Il est donc essentiel que nos gouvernements imposent un cadre de développement énergétique qui met la population à l’abri des fluctuations importantes et prévisibles du prix du pétrole tout en maintenant le cap sur la lutte contre les gaz à effet de serre. Personne ne prétend que le pétrole cessera de couler à court terme. Toutefois, la plupart des spécialistes reconnaissent que l’ère du pétrole à bas prix, sur laquelle notre civilisation est basée, est terminée. Les changements structuraux nécessaires pour tempérer les bouleversements attendus exigent une vision à long terme qui est avant tout du ressort de la politique publique. C’est à l’intérieur de ces cadres, définis par les citoyens et les gouvernements, que le marché pourra alors jouer son rôle.

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4 Messages de forum

  • Les affirmations scientifiques faites par Étienne Bernier sont complètement ahurissantes. Malheureusement plusieurs personnes aussi ignorantes que l’auteur du texte lui-même croiront ses affirmations totalement déconnectées de la réalité physique. Avez-vous M. Mousseau contacté l’IÉDM pour leur faire part de l’énormité de leur publication ?

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    • Pic pétrolier — un débat qui dépasse le domaine de l’économie 16 septembre 2009 10:08, par Normand Mousseau

      L’Institut économique de Montréal est un habitué des rapports incorrects, faux et idéologiques. C’est un peu sa marque de commerce. Malgré cela, l’IÉM est très présent dans les médias grâce à son financement important de plusieurs compagnies ainsi qu’au cadeau des gouvernements qui lui reconnaissent une vocation éducative plutôt que partisane, ce qui permet aux donateurs de déduire leurs contributions de leurs impôt. Malgré ce qu’affirme l’IÉM, c’est donc près de 50 pour cent de son financement qui provient des gouvernements.

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  • Réponse de l’auteur 4 février 09:07

    Monsieur Mousseau,

    Sachez que des cours de thermodynamique, j’en donne. Et ce que l’on n’a malheureusement pas le temps d’enseigner, c’est comment vérifier si le choix des frontières du système apposées au problème sert à appuyer des idées préconçues.

    Le pétrole a cessé d’être de l’énergie (primaire) il y a déjà fort longtemps, lorsqu’on a cessé de massivement construire des chaudières au mazout. Un non-événement, comme je dis. Depuis lors, le pétrole est devenu un matériau utile comme vecteur liquide d’énergie secondaire et pour fabriquer du plastique. Le concept de retour sur l’investissement énergétique ne s’applique pas aux matériaux.

    Plutôt que d’étaler votre ignorance économique sur le web en proposant de disloquer un marché fonctionnel pour assouvir votre soif de prophétie auto-réalisée, essayez donc de vous renseigner sur le terme "demande de réserve". Vous verrez alors que l’information géologique, loin d’être ignorée, est déjà dans le prix. La soi-disant crise est un problème monétaire et d’endettement causé par l’intervention massive de votre gouvernement adoré. Tout comme 1973 et 1979 l’étaient, le pétrole étant déjà à l’époque le bouc-émissaire tout désigné.

    Pour ce qui est des coûts environnementaux et sociaux, ils font justement partie de ce qui fera un jour disparaître la demande avant l’offre. Et on ne peut pas manquer de ce qu’on a pas demandé.

    Etienne Bernier

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    • Réponse de l’auteur 7 mars 12:33, par Normand Mousseau

      Malheureusement, vous ne répondez pas du tout aux critiques que je fais. Et, comme c’est souvent le cas de la part d’économistes à court d’arguments, vous attaquez sur le fait que je ne sois pas économiste, mais qu’un "simple" physicien. Mais, bon, je ne répondrai pas à cela, me préférant de discuter de la science.

      En fait, et contrairement à ce que vous dites, le pétrole est encore massivement une énergie primaire contrairement, par exemple, au charbon et au gaz naturel. En effet, une fraction importante du pétrole produit est transformé en carburant dont la combustion sert directement à fournir un travail.

      C’est même là un des problèmes principaux liés à l’abandon du pétrole. Dans votre article, vous indiquiez même qu’une fois le pétrole disparu, il faudrait fabriquer du pétrole synthétique pour le remplacer. Ceci est farfelu, bien sûr, puisqu’il faudrait alors raffiner ce dernier pour fabriquer de l’essence, du kérozène, etc. Cela dit, si on en reste au moteur à réaction ou à combustion, il faudra bien produire de l’essence par d’autres moyens. Comme je le dis dans le texte ci-haut, ceux-ci existent, mais sont très coûteux en plus d’être polluants.

      Et où prendons-nous l’énergie pour faire du "pétrole synthétique" (puisque vous y tenez tant) ? Le pétrole fournit 40 % de l’énergie mondiale aujourd’hui, ce qui est loin d’être un seul "vecteur d’énergie". Si la technologie pour fabriquer un équivalent synthétique est efficacite à 66 %, par exemple, cela voudra dire qu’il nous faudra découvrir une source d’énergie pouvant livrer l’équivalent de 60 % de la consommation d’énergie actuelle, ce qui représente un défi considérable et, pour le moment, insurmontable.

      À la fin, il faudra s’adapter, mais ça ne se fera sans douleur. Mon point est qu’il est préférable de prévenir que d’attendre la crise. Or, vous niez jusqu’à l’existence d’une crise énergétique, prétendant que le marché saura prévenir les contre-coups. Malheureusement, le marché préfère de loin les crises, qui permettent des enrichissements fabuleux pour les spéculateurs qui savent miser. C’est pour cela que je pense qu’il faut prendre de court le marché et décider, avant les spéculateurs, de la structure de prix (et de taxes) appropriée pour limiter les dégâts.

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