Dans un document intitulé « http://www.iedm.org/main/show_publi... et publié cette semaine par l’Institut économique de Montréal (IÉDM), Étienne Bernier affirme que les réserves de pétrole sont infinies et que le marché libre gérera fort bien tout seul la hausse des prix de l’énergie qui pourrait découler des coûts grandissants associés avec son extraction. Voilà qui devrait rassurer consommateurs et politiciens tout en renvoyant à la maison la légion d’alarmistes de plus en plus vocaux et dont je fais partie.
Malheureusement, et on l’a vu avec la crise financière actuelle, la réalité a la fâcheuse habitude de ne pas suivre à la lettre l’idéologie déconnectée de l’IÉDM. Considérons ici quelques-uns des arguments avancés par M. Bernier.
Pour l’économiste, l’exploitation du pétrole ne sera jamais aussi difficile que plusieurs le prévoient, car, pour cela, il faudrait que cette activité accapare une fraction significative de la main-d’oeuvre mondiale. On imagine déjà les millions de travailleurs déguisés en hommes-grenouilles, la pioche à la main pour aller extraire le pétrole des profondeurs océaniques. Voilà pourtant une vision surannée de l’économie ! En effet, le développement de l’activité économique n’est pas tant basé sur le nombre de travailleurs que sur notre capacité à asservir des quantités de plus en plus grandes d’énergie. Or, le pétrole cessera d’être rentable, comme source d’énergie, lorsqu’il faudra plus d’énergie pour l’extraire qu’il ne pourra en livrer. Le pétrole, comme source d’énergie, sera alors épuisé. M. Bernier affirme aussi, le plus sérieusement du monde, qu’il n’est nul besoin de comprendre quoi que ce soit à la géologie pour analyser le problème de la disponibilité des ressources pétrolières puisque celui-ci est avant tout une question économique. Ce qui lui permet de prédire qu’on ne manquera jamais de pétrole puisqu’il suffira, lorsque nous aurons épuisé toutes les ressources exploitables, de le fabriquer à partir du carbone, élément inépuisable dans notre environnement et recyclable à partir de la combustion même du pétrole, dans un cycle sans fin. Un minimum de physique ou de chimie lui aurait pourtant appris les lois de la thermodynamique. Celles-ci imposent qu’assembler les atomes de carbone en pétrole requiert plus d’énergie que celui-ci peut libérer à la combustion, ce qui fait que ce processus n’a absolument aucun intérêt d’un point de vue financier, énergétique ou écologique.
Un peu de compréhension du développement technologique permet aussi de montrer que l’argumentaire général du texte de l’IÉDM ne tient pas la route. En effet, celui-ci est construit sans aucune considération pour les coûts environnementaux ou sociaux des diverses technologies mentionnées, qu’il s’agisse de la fission nucléaire ou de la liquéfaction du charbon : « Pour produire autant de pétrole synthétique et non-polluant que voulu, il suffit d’y mettre les investissements et les efforts requis ». Or, la science et la technologie ne sont pas toutes puissantes. Le nucléaire continue de poser des problèmes environnementaux et sécuritaires encore mal maîtrisés, les techniques de captation de CO2 sont loin d’être au point et les sources d’énergie propre pour la fabrication d’un pétrole synthétique non-polluant manquent toujours à l’appel.
Le problème énergétique à l’heure actuelle n’est donc pas de savoir comment fabriquer du pétrole synthétique à partir du carbone — le processus est connu... et coûteux —, mais plutôt de savoir d’où proviendra l’énergie dont notre société à besoin pour assurer son développement et répondre aux besoins d’une population planétaire grandissante. L’étude des plus grands gisements pétrolifères de la planète par les analystes de l’Agence internationale de l’énergie montre que ceux-ci vieillissent rapidement et que les investissements colossaux nécessaires pour seulement remplacer leur production ne sont pas fait ce qui veut dire qu’à court terme, nous nous dirigeons vers une crise pétrolière permanente. En l’absence d’alternatives en service à pied levé, celle-ci renverra immanquablement la planète dans une nouvelle récession à peine sortie de la crise financière actuelle.
Face à une telle crise, la réaction du marché sera de se tourner vers le charbon, encore plus polluant que le pétrole, mais nécessitant une infrastructure relativement légère pour sa transformation. En comparaison, les énergies renouvelables exigent des dépenses considérables à l’entrée, avec un amortissement étalé sur de longues périodes. Or, ces jours-ci, le capital se montre incapable de résister aux bénéfices à court terme, sans égard pour les coûts sociaux et environnementaux à long terme de ces choix.
Il est donc essentiel que nos gouvernements imposent un cadre de développement énergétique qui met la population à l’abri des fluctuations importantes et prévisibles du prix du pétrole tout en maintenant le cap sur la lutte contre les gaz à effet de serre. Personne ne prétend que le pétrole cessera de couler à court terme. Toutefois, la plupart des spécialistes reconnaissent que l’ère du pétrole à bas prix, sur laquelle notre civilisation est basée, est terminée. Les changements structuraux nécessaires pour tempérer les bouleversements attendus exigent une vision à long terme qui est avant tout du ressort de la politique publique. C’est à l’intérieur de ces cadres, définis par les citoyens et les gouvernements, que le marché pourra alors jouer son rôle.

